Nos Ancêtres, les Gaulois...
On s’est beaucoup moqué, au temps où
en Algérie Française nos maîtres faisaient réciter à de jeunes berbères
l’histoire de France en commençant pas cette phrase. Bien sûr, dans nos écoles,
les enfants de toutes origines récitaient leur leçon, écarquillant leurs yeux
candides, admirant le beau gaulois à longue moustache blonde et casque ailé qui
ornait la page.
Et pourquoi n’aurions-nous pas
plaisir à imaginer cet ancêtre ? Et de quel droit ne pas le partager avec
nos petits camarades, italiens, espagnols, berbères ou arabes ?
A notre insu se tissait entre nous
tous cette fraternité venues des temps lointains que nous pensions
légendaires ; précisément parce que pour nous les légendes étaient
réalité.
« Il était une fois... »
Oui, il était une fois Jeanne d’Arc, la petite bergère, et nous avions vu
paître des moutons sur nos collines plus jaunes que vertes. Il était une fois
un grand roi avec une perruque imposante et nous admirions son profil d’aigle
si semblable à ceux des gens de nos montagnes couvertes d’arbres torturés par
le vent.
Il était une fois, lorsqu’en 6ième,
on abordait les civilisations grecques et romaines, un peuple guerrier capable
de soumettre à ses lois les territoires les plus vastes et notre cœur se
déchirait entre la tristesse de Vercingétorix et l’ordre de César, la sagesse
de Socrate, Platon, et lorsqu’un de nos professeurs osait s’y aventurer, celle
de Saint Augustin...
Cette histoire à laquelle nous
croyons à demi mais tout de même davantage qu’à Blanche-Neige et les sept
nains, cette histoire tissait entre nous les fils
d’une aventure lumineuse et sombre, une aventure qui nous était commune.
Mais les beaux esprits de Paris ont
beaucoup réfléchit. Ces enfants de l’autre côté de l’eau ne sont pas comme nos
enfants. Ils sont dans un pays qui a eu une histoire particulière. Il faut la
leur enseigner. Et patatras ! Quand il n’y a plus d’histoire commune il ne
peut y avoir destin commun. Dans la fissure, le coin s’enfonce, l’élargit et la
maison s’écroule.
Les beaux esprits de Paris
imposaient à des terres lointaines les lois de la République mais plus son
histoire. Or les lois tiennent par l’histoire. Il n’en fallait pas plus pour
que tout devienne bancal. La preuve est qu’en Savoie, en Corse, en Aquitaine on
enseigne l’histoire de France qui n’est en rien celle de ces provinces...
Les braves gens de chez nous, je
veux dire de l’Algérie Française, se sont accommodés comme ils pouvaient de
l’arbre républicain avec des branches plus ou moins de bois coraniques. Cela
marchait à peu près dans les villes ; il y avait un préfet, un maire, des
élus, cela faisait une espèce de coussin pour amortir les chocs. Surtout, il y
avait du respect. En règle générale, les édiles étaient honnêtes. Oh ! Il
ne faut pas être par trop irénique : de la corruption, des
« arrangements », du népotisme, il y en eut toujours. Finalement,
beaucoup moins qu’on eut pu le craindre. Dans le bled, les grandes dynasties
arabes (plutôt berbères) étaient respectées, les confréries religieuses se tenaient
à carreau.
Mais le proverbe est trop vrai qui
dit que le poisson pourrit par la tête, et la tête, c’était Paris.
Dès le XIX° siècle, les poètes, les
écrivains, les peintres ont admiré, magnifié l’Orient, ses beautés et ses
mirages. Un Orient fantasmé ; L’Iran, héritier des Perses n’a rien à voir
avec l’Arabie...Les monuments du Croissant fertile n’ont pas de successeurs.
L’Islam n’a su ni construire ni conserver. L’Islam pur et dur ne veut voir
subsister que ce qui existait au temps du Prophète. On ne voulait pas le savoir
à Paris. L’aride magnificence du désert ne peut être comprise que par des âmes
hautes. Elle dessèche les cœurs moyens, qui sont légion.
L’Algérie est un pays immense, trois
fois la France, mais seule une toute petite bande littorale a fait toute son
histoire entre les vagues de la mer et celles des dunes. Une histoire de guerre
et de mort à laquelle la France a donné quelques années de paix.
Une histoire qui broie les hommes
depuis la nuit des temps. Il ne fallait sans doute pas réveiller les vieux
démons, ou peut-être était-ce inévitable.
Pour fuir cette terrible logique, la
menace s’est transportée en France. L’histoire recommence avec l’inconséquence
des beaux esprits de Paris. Ils n’ont pas changé, pas compris et ne
comprendront jamais. Ils ne savent pas que les djinns se moquent des distances,
qu’ils traversent la mer et rient des malheurs qu’ils provoquent.
Dans nos écoles aujourd’hui, les
enfants viennent de bien des pays qui ont aussi une longue histoire. Les
ministres successifs de l’éducation nationale ont fait bien des dégâts !
On menace de faire pire encore.
Quelle histoire raconte-t-on aux
enfants de nos écoles, aujourd’hui ? Existe-il encore des enseignants
comme ceux qui disaient avec fierté : « Il était une fois un beau
pays, la Gaule et nos ancêtres étaient les Gaulois... »
Geneviève de Ternant
Septembre 2016
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Mis en page le 26/09/2016 par RP. |